RÉPONDRE À PAUL B. PRECIADO- DENISE MAURANO

Cher M. Paul B. Preciado et ses applaudisseurs,

 

Je commence cette communication en vous remerciant de l'encouragement qui m'a apporté la conférence de M. Paul Preciado, qui a eu lieu novembre dernier à la Journée de l'École de la Cause Freudienne en France et qui a été mise à disposition sur Internet, pour faire ces commentaires que je partage maintenant avec vous.

 

Je suis désolée de vous dire que nous sommes tous Pierre le Rouge, ou que nous sommes tous des descendants directs de ce singe qui, comme mentionné lors de la conférence, est le personnage de l'histoire créée par Franz Kafka en 1917 pour expliquer aux autorités scientifiques les dommages causés à sa capture et l'oubli qui en résulte de la vie animale en faveur de son humanisation et de l'apprentissage des langues. Il est vrai que cela ne nous a nullement apporté la libération, mais l'emprisonnement, notamment parce que l'humanisation n'est vraiment pas une histoire de libération en Europe ou ailleurs. La subjectivation, avec toutes les identifications qu'elle porte, qu'elles soient bienvenues ou pas, est un cadre. Et c'est dans un jeu d'aliénation et de séparation de ce cadre que nous creusons d’espace pour respirer. Par conséquent, c'est à partir de cette condition en cage que je m'adresse à vous, en apportant déjà quelques considérations.

 

Je pense que je peux affirmer que le régime de la différence sexuelle avec lequel travaille la psychanalyse nous dit comment nous saisissons symboliquement ce qui est en vigueur dans la nature et qui, finalement, nous est incompréhensible et insaisissable. C'est la constatation des énigmes posées par les différences qui permet de reconnaître ce qui existe. Si quelque chose demeure le même, nous ne le remarquons même pas, nous en sommes indifférents. Elle ne provoque pas de « pathos », d'étonnement et ne mérite donc pas notre attention. C'est à travers la comparaison, corps compris, que nous faisons des distinctions et entamons l'exercice d'essayer de nous situer, à la recherche de références qui, malgré nous, nous mettent en cage, nous permettent quand même des identifications protectrices, des stratégies d'invention du sens, alors qu'en réalité il n'y a aucun sens du tout. S'il y a quelque chose que nous pouvons appeler « d'hétéronormativité » dans ce régime des différences sexuelles, il est important de savoir que cet hétéro, cher à la psychanalyse, doit être retracé jusqu'à son origine grecque. Autrement dit, la psychanalyse préserve l'exercice de la différence, préserve l'idée d'altérité, d'inégalité au centre de nos réflexions et de notre pratique clinique. Et ce n'est pas, ou du moins ne devrait pas être, pour privilégier une pratique sexuelle sur d'autres, ou pour déterminer des modèles de choix d'objet, encore moins pour privilégier un sexe sur l'autre.

 

S'il y a certains qui le font, c'est parce qu'ils ont mélangé les torchons et les serviettes. Ou parce que la pauvre psychanalyse a été mise au service du grief conservateur qui la dénature complètement. Et cela n'est pas à la hauteur de Freud, de Lacan ou des grands.

 

Si le binarisme qui prévaut dans l'observation de la présence ou de l'absence de pénis dans la comparaison des corps met le psychisme en travail dès très tôt, en essayant de donner un sens à la différence, et si différentes cultures depuis leurs premiers jours associent la pleine fertilité de la nature à l'érection fertile, cela peut justifier la fascination qui fait que le symbole phallique, qui en tant que tel n'appartient à personne, en fonctionnant psychiquement de manière imaginaire et symbolique en tant qu'unité de la mesure de puissance d'un sujet. À tout le monde manque ce plein pouvoir vital, et chacun le re-signifie à sa manière et avec l’appareillage dont il dispose. Dans notre cage humaine, nous sommes dépourvus de phallus, en nous manquant ce qui est censé être plein.

 

Ce n'est pas par hasard que Freud, en essayant de comprendre ce qui est insondable dans la configuration psychique de la différence sexuelle, propose de la métaphoriser par des positions concernant l'activité et la passivité, en les reliant respectivement au masculin et au féminin. Ainsi, comme nous sommes tous des hommes et des femmes potentiellement bisexuels, nous pouvons profiter de la masculinité et de la féminité dans la mesure de l’assomption de ce qui est actif ou passif en nous mêmes dans le domaine de la sexualité.

 

À ce propos, tout en franchissant un pas au-delà de Freud, Lacan accepte sa provocation à penser à ce qui est mystérieux et propre au féminin, qui dans la circonscription phallique, dans le domaine imaginaire, pourrait apparaître comme un désavantage. C'est alors que, reconnaissant que le champ sexuel est fondamental mais insuffisant pour réaliser l'existence, il suppose que, au-delà de la dualité du sexuel qui existe en nous, il y a une dualité de jouissance. Il reconnaît la jouissance sexuelle comme une jouissance phallique, une jouissance de la célébration du pouvoir, pleine de sens, et en raison de l'insuffisance de cette jouissance, que je dirais sectionnée, il suppose une autre, non phallique, illimitée, sans rapport avec le sens. Une jouissance supplémentaire qu'il nomme féminine, la rapprochant de la jouissance mystique et non sexuelle.

 

On pourrait dire que l'une est l'affirmation de soi, la jouissance de la subjectivité, et face à sa limite, vient l'hypothèse d'une Autre jouissance, jouissance de l'abandon de l’illusion du soi même, jouissance de l'existence.  Jouissance non-sectionnelle, qui peut prendre différentes expressions, à la fois par la voie de la célébration, comme on peut supposer apparaître dans l'expérience de la création, et aussi d’une façon dévastatrice, se présentant comme la jouissance de l'Autre invasive et psychotisante.

 

Voyez-vous M. Preciado? Vous avez en raison. Tout n'est pas limité à la division sexuelle, binaire ou pas. L'insuffisance du sexuel à cerner tout ce qu’il y a dans l’existence fait supposer qu'il existe une dimension de jouissance, qui transpose ce qui est de l'ordre de la différence. Mais nous voici dans un domaine où la désignation de Lacan du féminin franchit la frontière entre les sexes. Et c'est là que le féminin se présente comme un concept à être mieux construit dans notre domaine, compte tenu de son absence d'évidence. C'est pourquoi nous avons tant de Congrès sur le thème du féminin, qui me semble même beaucoup plus approprié que le thème des femmes. Le féminin et les femmes ne sont pas la même chose. Mais c'est vrai, nous devons aussi parler du masculin et des innombrables variables par lesquelles nous essayons de réaliser la vaste dimension de la sexualité, qui dépasse de loin le binaire sexuel. Et nous devons encore en considérer un au-delà, l’au-delà du sexuel, dans notre existence.

 

Mais, pour en revenir à la question du régime de la différence sexuelle, il est vrai que ce régime a également été exploré dans certains domaines, et même dans une large perspective culturelle, comme une épistémologie politique du corps qui, en tant qu’historique et changeante, s'accompagne d'idéologies diverses avec de multiples conséquences, souvent absolument nuisibles et perverties. Une approche du régime de la différence sexuelle n'en annule pas une autre. L'une concerne une manière de penser l'organisation psychique principalement à partir des « Conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes », dans l'optique offerte par la psychanalyse, pour voir le monde et réfléchir au conflit et à la souffrance humaine dans l'exercice de faire de lui-même sa maison, en fournissant des moyens d'établir une investigation pour produire dans les meilleurs des hypothèses des effets thérapeutiques.

 

Habiter cet étranger qui est notre corps n'est une tâche facile pour personne. Pas étonnant que le corps, autant qu'il soit aussi source de plaisir, est l'un des fondements du malaise. Non seulement parce qu'il est sexué mais aussi parce que nous ne le choisissons pas, il tombe malade, vieillit et décède malgré notre contrôle. Dans les stratégies pour y habiter, de nombreuses ressources sont actuellement dévoilées, notamment chirurgicales et pharmacologiques. En tant que psychanalystes, nous ne sommes pas des juges pour acquitter ou condamner les choix faits par le sujet. Et, aussi, nos hypothèses diagnostiques, comme leurs nom l'indique, sont des hypothèses, pas des peines. Ils se réfèrent aux défenses privilégiées d'un sujet et non à des « dégénérescences » ou des « maladies ».  De plus, elles ne peuvent être soulevées que dans le cadre d'un processus psychanalytique en cours, servant à guider l'analyste, dans ce cas, pour mieux s'orienter quant à sa manière d'intervenir.  Cela lui sert, pas à l'analysant. Et il est bon de dire que pour que l'analyste se prête à cette fonction clinique difficile, il doit accrocher son moi, son « Ego sexuel », dans la salle d'attente et apparaître comme un trans,  c'est-à-dire, le soutien mutant de tous les assauts que le désir inconscient peut opérer sur la contingence du trans-fert.

 

Nous traitons précisément de la dimension traumatique du sexuel. Celle-ci s'adresse à tout le monde, homo, hétéro, bi, trans et tous les combinateurs possibles. Il n'y a pas de sexuation reposant sur une roseraie. Il s'agit de sectionner, de couper, de rompre avec une nature qui, s’elle en existait ou si on y supposait une harmonie, a été perdue. D'où la pertinence du concept de castration, qui prend bien sa dimension symbolique, masquant la dimension radicale de la privation qui nous touche tous de différentes manières. Mais il faut aussi souligner que l’accord sociale ou la non reconnaissance, le rejet, qu'un sujet éprouve dans la singularité de de sa vie compte beaucoup, et donc le militantisme est parfaitement compréhensible et souhaitable.

 

Vous dénoncez la violence hétéro-patriarcale colonialiste, et il est extrêmement juste de le faire, en particulier dans le sillage de cette vague de recul mondial vers un conservatisme néfaste qui vise précisément à annuler et à pénaliser les différences, les minorités, et à pasteuriser les comportements. Un discours de militance, surtout maintenant, est donc extrêmement bienvenu. Votre courage, votre provocation, sont donc inspirants.  Bien qu’il faut souligner également que ce militantisme doit être suffisamment conscient pour qu'il ne favorise pas de manière irresponsable la voracité capitaliste qui, dans l’impératif de nourrir l'industrie pharmacologique et à comptabiliser des chirurgies, favorise par inadvertance une mode induisant certains sujets à de terribles dommages à travers l’apologie des manipulations, dont les effets sont irréversibles sur les corps, promettant un bonheur qu'en tant qu'humains nous ne jouissons que partiellement et momentanément, quelle que soit notre position dans le partage des sexes. À cet égard, il convient également de rappeler que si, en tant qu'adultes, nous mutons toujours dans la dynamique de nos identifications, imaginez les enfants et les adolescents qui sont en train de se former dans l'exercice de l'expérience de la vie.  Pas par hasard, ils sont encore plus vulnérables aux modes.

 

Je soutiens que nous devons faire une différence entre ce qui concerne la théorie et la clinique psychanalytique et ce qui concerne le militantisme politique dans la revendication de la reconnaissance sociale, juridique, médicale concernant la liberté de choisir, autant que possible, ce que chaque personne, majeure et adulte, peut faire avec son corps, avec sa façon de l'habiter et d'en jouir.

 

Il est vrai que la grande majorité des psychanalystes sont peut-être trop éloignés de la scène publique et de l'intervention politique. Cependant, alors que nous parlons en tant que psychanalystes, je pense qu'il est nécessaire de différencier ce qui doit être un discours psychanalytique imprégné d'une politique propre qui est affectée par la singularité de l'éthique de la psychanalyse, de ce qui est de l’ordre d’un discours du militantisme.  Le discours psychanalytique, même en contradiction avec de nombreux idéaux culturels, est extrêmement prudent quant à la fragilité de toutes les certitudes ; nous travaillons donc avec les représentations et avec ce qui reste irreprésentable. Un discours de militantisme a une vérité à défendre et à diffuser ; il a un idéal précis. Chacun de ces discours a sa pertinence et son contexte, mais il ne faut pas les mélanger sans discernement.

 

Je pense, Monsieur Preciado, que votre discours a toute pertinence du point de vue du militantisme politique, et j'y reconnais. Cependant sa valeur dans la vision que j'ai constituée à partir ma longue formation psychanalytique, ce qui implique ma propre analyse, ma pratique clinique depuis des années, ainsi que mes études et écrits dans ce domaine, me permettent de dire que votre intervention est une violence à la psychanalyse, et mes collègues en vous invitant et en vous applaudissant ont rendu un très mauvais service en célébrant la résistance à la psychanalyse.  Ils semblent vouloir contribuer au suicide de la psychanalyse.  Il est injuste et erroné de nier le pouvoir révolutionnaire qu'elle a depuis son invention jusqu'à aujourd'hui, et qui est le fondement de sa raison d'être.

 

Cordialement,

 

Denise Maurano

 

Psychanalyste, écrivain, membre du Corpo Freudiano – Escola de Psicanálise (RJ)

Correspondant de l’Association Insistance (Paris)

Membre du Movimento Articulação das Entidades Psicanalíticas do Brasil

Professuer Titulaire du DU en Mémoire Social de l’Universidade Federal do Estado do Rio de Janeiro (2009-2019)

Révision du texte: Renata Mattos Avril

 

 Rio de Janeiro, 15 décembre 2019.